

À Bussang, entre Moselle encore juvénile et crêtes forestières qui ferment l’horizon, le Domaine de Champé joue depuis plus de trente ans une partition singulière : celle d’un camping devenu destination. Fondé en 1989 par Odile et Michel Gehin, repris en main par leur fils Jean-Michel, dit Jean-Mi, l’ensemble a pris du galon jusqu’à décrocher les cinq étoiles, une rareté dans le Grand Est et l’unique de ce rang dans les Vosges. Huit hectares où s’alignent emplacements sages, chalets cossus, cottages avec piscine privée, dans un esprit club chic affilié Sunêlia, qui sent bon la montagne domestiquée, avec le bruissement de la Moselle qui coule devant les baies vitrées du restaurant et le crépitement du poêle.
L’arrivée d’Ingrid, épouse énergique qui troque la médecine légale pour l’hôtellerie, a accéléré la mue. Spa flambant neuf griffé Pure Altitude, jacuzzi extérieur qui fume dans l’air vif, sauna panoramique, grotte de sel : le bien-être est devenu une signature.
« Un hôtel quatre étoiles annoncé pour 2027 parachèvera l’ensemble ».

Mais la vraie révolution se joue à table. L’ancienne auberge « Chez Jean-Mi » se hisse à un rang sophistiqué, La Table de Jean-Mi, tout en gardant son esprit familial. Jean-Michel, formé à Gérardmer et passé par quelques solides maisons vosgiennes, a rangé la veste blanche pour orchestrer l’accueil, confiant les fourneaux à Enzo Manfredi, enfant du pays. Entré ici comme commis en 2016, promu chef en 2021, ce trentenaire formé au Valtin par Philippe Laruelle revendique l’héritage de Bocuse transmis par son père, tout en conversant avec le terroir local et les saisons du potager maison. La fréquentation de Claudy Obriot, ancien étoilé des Ducs de Lorraine, affine encore le propos.

La salle, repensée avec la Maison Collinet, marie bois blond, velours feutrés et lignes nettes dans une chaleur contemporaine sans esbroufe. Bientôt, la terrasse couverte déploiera sa clairière de bois, scandée par une forêt de tasseaux verticaux, comme un sous-bois apprivoisé où l’on dînera à l’abri des caprices vosgiens. La vaisselle Bernardaud, toujours impeccable, souligne l’ensemble d’une élégance discrète. Service sous l’œil d’Andrew Zanellato, pilier des lieux depuis plus de vingt ans, attentif, complaisant.
À l’heure de l’apéritif, on retrouve aussi le jeune couple, Léo et Charlène, la fille de Jean-Michel, qui orchestre les cocktails avec l’aisance d’un bar confidentiel de Saint-Tropez. On opte pour un gin au pamplemousse, relevé d’une touche finale à la feuille d’or, pendant que Léo assure le service, annonce les plats, les dépose avec justesse.

Dans l’assiette, le terroir se fait élégant. Le foie gras maison, poché au vin rouge, gagne en relief grâce à une brunoise de poire qui en allège la densité. L’omble chevalier du Breuchin, cuit doucement puis scellé sous cire d’abeille locale, joue la douceur automnale avec butternut rôti au miel vosgien et gnocchis safranés. Le cabillaud, nacré côté chair, croustillant côté peau, s’anime d’un beurre noisette citronné et de tuiles fines qui prolongent la texture. Le tartare de cœur de filet, taillé au couteau, se coiffe d’osciètre, clin d’œil luxueux, escorté d’une tartelette au jaune d’œuf coulant. Mais aussi un filet de bœuf, carottes glacées et duo de purées onctueuses.
On arrose le repas d’un Auxerrois 2022 d’Henri Ruppert, venu du voisin luxembourgeois, mûr, floral et bien tenu

Le plateau de fromages d’artisans régionaux constitue ici un vrai chapitre, attendu comme un rituel. On quitte la table pour gagner une pièce dédiée, tout de bois vêtue, sorte de cave d’alpage apprivoisée où trônent tommes, pâtes molles et croûtes lavées. On s’y sert soi-même, comme chez une mémé généreuse qui ne compterait pas. Les yeux papillonnent, les narines frémissent devant ce festival lacté aux parfums francs de foin, de cave humide et de montagne.

Pour finir, on se laisse surprendre par une première note sucrée très forestière, gourmande aux parfums de liqueur de sapin, piquée d’éclats de bonbons des Vosges qui croquent et collent aux souvenirs d’enfance. Puis vient « L’Or des Vosges », alliance enveloppante du miel du Rucher de la Colline et du safran du Clerjus, douceur chaude qui tapisse le palais d’un voile floral et épicé. Une finale toute en sous-bois, aussi locale que réconfortante. Maison familiale devenue destination complète, Champé réussit son virage sans perdre son âme conviviale. L’ouverture officielle du spa et du restaurant, le 26 mars 2026, marque une étape décisive : celle d’un lieu qui ne veut plus seulement héberger, mais compter parmi les tables qui font bouger la montagne vosgienne. Une Lorraine nouvelle vague, version grand air. On y revient très vite.
Domaine de Champé
La Table de Jean-Mi
14 rue des Champs Navés
88540 Bussang
Tél. : 03 29 61 61 51
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